Chapitre II

Je m'appelle Sean Nance, tout juste vingt-cinq ans, fruit de l'union d'une française et d'un américain.
J'ai d'ailleurs la double nationalité : mi-baguette, mi-burger.
Claire Lesage était serveuse dans un restaurant du 8e arrondissement de Paris, Patrick Nance était un jeune chef d'entreprise en voyage d'affaires. Il commanda un flirt, elle lui servit la passion. Leur petite aventure est rapidement devenue sérieuse, et mon père s'est installé à Paris pour fonder une famille. Enfin, c'est ce qu'il m'a raconté quand j'étais gamin.

Ma mère biologique est donc morte à ma naissance, ce fut un terrible choc pour Patrick qui s'est retrouvé seul pour s'occuper de son rejeton. Nous avions une relation père/fils tout à fait normale, jusqu'à l'arrivée d'une nouvelle femme. L'année de mes huit ans, il s'est remarié à une véritable peste, Christine Descartes, à l'époque secrétaire de direction pour une compagnie d'assurances-vie. Elle n'a jamais fait d'effort pour m'aimer et c'était réciproque. Elle me volait mon père pour d'innombrables voyages (avec l'argent de papa bien sûr), et l'emmenait constamment à des soirées mondaines qui n'intéressaient qu'elle. Du coup, je me retrouvais souvent seul à louer des VHS ou bien à écouter en boucle les vinyles de groupes de rock de la collection de mon paternel.
Les seuls moments qui nous restaient ensemble, étaient ceux où nous partagions sa passion : l'aviation. Il possédait un avion léger biplace, un Diamond DA-20. Angoissée à l'idée de monter dans ces petits appareils, Christine ne l'accompagnait jamais. Mon père volait toujours avec moi ou des amis de son aéroclub. C'était notre moment privilégié. Une fois dans les airs, plus personne n'existait autour de nous, le monde devenait une maquette que nous survolions le temps d'un après-midi.

À l'école, je n'étais pas ce qu'on peut appeler une lumière. Je m'asseyais toujours au premier rang, uniquement parce que ces places étaient les plus proches de la porte d'entrée, et donc de sortie. Mes résultats étaient médiocres sans être mauvais, il faut dire que je ne fournissais aucun effort particulier. Dès cet âge-là, ma flemme me permettait de n'être impliqué dans aucun conflit, puisque je ne prenais jamais parti.
Une bagarre éclatait ? Je ne réagissais pas.
Mon voisin trichait aux devoirs sur table ? Je ne disais rien.
Quelqu'un tentait d'incendier la permanence ? Je n'avais rien vu, par contre je quittai la salle.
Quand on ne fait rien, il ne peut rien arriver, cela va de soi, la neutralité et l'inertie : ignorez tous les événements qui vous entourent et les événements vous ignorerons. L'oisiveté n'est pas mère de tous les vices, mon enfance paisible en est la preuve.

J'avais tout de même fait l'effort d'obtenir mon bac, principalement pour mon père qui voulait que je devienne quelqu'un plus tard. Selon lui, les études étaient primordiales pour mon avenir.
Devenir quelqu'un, je n'aime pas cette idée qui signifie que certains ne sont personnes.
Mon père était quelqu'un effectivement, il avait créé son entreprise, il avait réussi dans un domaine particulier, celui des cravates. Je n'avais absolument aucune envie de reprendre sa place plus tard, ni de diriger de société quelconque.
Je ne voulais pas devenir quelqu'un, mais je ne souhaitais pas rester personne pour autant.

Pour préserver ma vie de grand paresseux, je devais donc lui faire croire que j'étudiais dans le but de devenir quelqu'un. J'avais un plan simple pour qu'il ne s'aperçoive de rien : étudier à l'étranger. C'est ainsi que je passais deux ans au CUNY (City University of New York) à étudier la psychologie. Même si j'assistais aux cours, je passais la plupart de mon temps dans les salles obscures de Manhattan.
Tout ce beau programme fut interrompu par un appel de Christine, m'annonçant la mort de Patrick dans un violent accident. Ce jour-là, tout s'écroula autour de moi. Je rentrai à Paris quelques heures après la tragique nouvelle.

Mon deuil fut difficile, je n'avais plus d'ami ni de famille en France vers qui me tourner. Ma belle-mère n'était pas vraiment la personne sur laquelle je pouvais – et voulais – compter pour trouver du réconfort. Il n'était pas question que je prenne sa place dans l'entreprise ; les parts furent donc vendues et ses économies furent réparties entre Christine et moi. C'était un héritage considérable et, par chance, elle quitta l'appartement rapidement, me laissant ainsi tranquille. Je n'avais plus aucune raison de retourner à New York de toute façon, mon père était mort, je n'avais plus à entretenir l'illusion d'une carrière de psychologue de renommée internationale.
J'aurais pu vivre longtemps de cet héritage en effectuant des placements, mais je n'ai pas su préserver cet argent, il a fondu comme neige au soleil, par conséquent, j'ai dû trouver un job rapidement.

Trouver un travail ne signifiait pas d'écumer les sites d'emplois sur internet, encore moins de lire les annonces dans les journaux, ni de rédiger de belles lettres de motivation pour accompagner mon CV vierge d'expérience. Il ne s'agissait en aucun cas de se pointer en costard à un entretien d'embauche décroché par l'ANPE. Il était question d'inventer un travail, un boulot de fainéant, taillé sur mesure, mais qui pouvait rapporter. Je n'eus besoin que de trois semaines pour tout élaborer.



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